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L’apnée
sportive en piscine : de l’interdiction à l’encadrement
Alerte,
revue de la Société de Sauvetage du Québec
Auteur : Yves Charland avec la collaboration de Guillaume Latzko-Toth
Année : à paraître en janvier 2005
Avril
2002 : Lingyen Lan, une jeune femme de 27 ans se noie à la piscine
du Centre Gadbois, à Montréal. Cause apparente du drame
: syncope en apnée statique. La jeune fille retenait son souffle,
immobile, toute seule au fond du bassin. Quand la syncope est survenue,
sans aucun signe avant-coureur, le sauveteur en charge du bain libre
n’a rien remarqué d’anormal...
Un an et demi plus tard, le 11 septembre 2003 exactement, je me rends
à une rencontre « exploratoire » organisée
par la Direction des sports et des loisirs de la Ville de Montréal,
pour y donner mon avis à titre d’expert en plongée
en apnée sportive. Quelques jours auparavant, j’avais reçu
le rapport du coroner sur le décès de Lingyen Lan. Cette
nouvelle m’attristait et m’inquiétait à la
fois. Tout en étant bouleversé par cet accident, j’enrageais
en imaginant déjà le procès que l’on ne manquerait
pas de faire à mon sport préféré et la nouvelle
série d’interdictions qui s’ensuivrait. C’est
que l’image de l’apnée souffre encore largement des
stigmates de l’étiquette de « sport extrême
», voire de « sport de fou » qu’on lui accole
d’autant plus facilement que cette activité est encore
méconnue et mal comprise.
L’enfer
est pavé de bonnes intentions...
À mon grand étonnement, le rapport d’enquête
était bien plus mesuré que je ne le craignais. À
la suite de son investigation, le coroner faisait cette recommandation
à la ville de Montréal : « Considérer la
délimitation d’un endroit particulier dans les piscines
publiques, sous la surveillance d’un sauveteur attitré,
afin de permettre à tout usager désirant faire de la plongée
en apnée afin d’améliorer son « cardio »,
de la faire de façon sécuritaire. » (p. 4)
Cependant, comme on pouvait le craindre dans le contexte actuel, la
recommandation fut traduite de la manière suivante : «
si vous n’avez pas de budget pour former et payer des sauveteurs
attitrés pour les apnéistes, ni d’espace à
réserver à ces derniers, bannissez cette pratique de vos
bains ». Peu après la fameuse réunion, on vit fleurir
un peu partout à l’entrée des piscines municipales
de Montréal, des affichettes interdisant la pratique de l’apnée
sportive sous toutes ses formes (statique* et dynamique*).
Si la recommandation du coroner fait figure de vœu pieu, c’est
sans doute parce qu’elle est incomplète. Car faire en sorte
que la pratique de l’apnée en piscine soit sans danger
nécessite trois ingrédients essentiels : l’éducation,
l’encadrement et la responsabilisation. Des efforts dans ces trois
directions sont essentiels pour éviter que des accidents de ce
type ne se reproduisent au Québec, non seulement dans les piscines
publiques ou privées, mais également dans les plans d’eau
naturels où l’interdiction est impossible.
Éduquer
pour sortir l’apnée de sa « grande noirceur »
Notre argument central est que l’interdiction pure et simple de
l’apnée maintient le public dans l’ignorance des
dangers réels de cette pratique, tout en encourageant ses adeptes
à une pratique clandestine à haut risque. Une pratique
sécuritaire de la plongée en apnée demande d’une
part aux pratiquants d’avoir des connaissances et des habiletés
leur donnant une compétence, et d’autre part aux surveillants
de distinguer les pratiques sûres des pratiques à risque,
voire d’être capables d’identifier les individus aux
conduites dangereuses.
Se fier aux seules performances d’un apnéiste n’est
pas suffisant pour s’assurer que la pratique de ce sport s’effectue
dans les règles de l’art. Il faut que les pratiquants acquièrent
des notions de base sur les processus physiologiques qui causent les
accidents et sur les protocoles d’entraînement adaptés,
et enfin, qu’ils apprennent à se connaître eux-mêmes.
Être à l’écoute de ses sensations, respecter
ses limites, accepter la fluctuation des performances, tout en étant
attentif à ses partenaires d’apnée – la première
règle d’or de l’apnée étant de ne jamais
en faire sans un autre apnéiste : autant de qualités essentielles
à ce sport, et que ce dernier contribue à développer
chez ses pratiquants.
«
Où est ton binôme? » Encadrer et responsabiliser
Si dans un premier temps, la sensibilisation des pratiquants et des
sauveteurs apparaît donc comme incontournable, il importe ensuite
de rendre disponibles des espaces et des horaires pour que les apnéistes
se rencontrent. En effet, une autre conséquence fâcheuse
de l’ostracisation de l’apnée est d’en isoler
les pratiquants, alors que la pratique en solo est probablement l’une
des premières causes de mortalité dans ce sport.
Mon expérience comme moniteur d’apnée sportive m’a
montré qu’en rassemblant les apnéistes et en leur
faisant observer un tout petit nombre de principes, on élimine
pratiquement tout risque d’accident en piscine. Le premier principe
est de faire s’entraîner les apnéistes par équipes
de deux (« en binôme »), afin qu’ils assurent
mutuellement leur sécurité. Lors d’une pratique
en binôme, les apnéistes ne s’immergent jamais simultanément.
Celui qui « fait la sécurité » est donc toujours
attentif à son partenaire. Cela facilite grandement le travail
de surveillance et exige du sauveteur une vigilance moindre que s’il
devait suivre des yeux chaque apnéiste – ce qui n’est
d’ailleurs pas suffisant pour détecter une syncope.
Il est possible d’assurer une sécurité collective
dans le cadre d’une pratique en groupe, mais ceci requiert une
supervision par un animateur compétent. En effet, la sécurité
collective n’est possible que dans un groupe de niveau homogène,
et dans les limites strictes de la zone d’aisance associée
à ce niveau. Dès que l’on franchit ces limites,
on évolue en zone dite de performance, laquelle exige une sécurité
en binôme.
Dans le contexte d’une pratique libre de l’apnée
sportive, un individu devrait donc toujours pouvoir répondre
de manière satisfaisante à la question : « Où
est / que fait ton binôme? ». Par ailleurs, il importe bien
sûr que les pratiquants connaissent et appliquent les protocoles
de sécurité associés au type d’apnée
pratiqué, lesquels sont cependant assez simples pour être
appris et compris de tous, notamment des sauveteurs.
La
noyade en apnée : pourquoi survient-elle et comment l’éviter
?
Paradoxalement, c’est la minimisation du danger qui est le principal
facteur de risque en piscine. En effet, une idée naïve mais
répandue tant chez les pratiquants que chez les sauveteurs est
que les risques de l’apnée en piscine sont très
limités parce que la profondeur est dérisoire. Cette perception
fait en sorte que bien des accidents surviennent par un non-respect
des règles de base de la pratique de ce sport.
Comme pour toute activité en milieu aquatique, le plus grand
danger est la noyade. Celle-ci est généralement due à
une perte de conscience (syncope) sous l’eau ou juste après
la reprise ventilatoire. Si personne ne s’occupe de la sécurité
de l’apnéiste à ce moment, on court tout droit au
drame.
Cependant, cet accident peut être prévenu aisément.
Entre apnéistes, il s’agit de savoir reconnaître
rapidement les signes syncopaux chez ses partenaires, d’avoir
appris des techniques simples de sauvetage et surtout de suivre un protocole
de sécurité validé par une autorité compétente,
tel celui que nous avons élaboré au sein du CASM et qui
est en voie d’être avalisé par la F.Q.A.S. et le
Regroupement Loisir Québec.
Pour le sauveteur, il s’agit de repérer rapidement les
personnes qui font des longueurs sous l’eau avec ou sans palmes
et celles qui pratiquent l’apnée statique seules, afin
de les canaliser vers l’espace adéquat, s’il existe,
tout en s’assurant du respect des règles de sécurité.
Par ailleurs, une attention particulière devra être portée
aux personnes qui s’hyperventilent, cette pratique étant
à proscrire en apnée en raison des risques accrus de syncope
qu’elle entraîne.
Il revient enfin au gestionnaire de rendre possible la pratique dans
certains corridors, à certaines heures, et de demander aux apnéistes
une preuve de compétence. En effet, tout comme pour la plongée
sous-marine, la pratique libre de l’apnée devrait, dans
l’idéal, être réservée aux détenteurs
d’un brevet tel que celui délivré par l’A.M.C.Q.
depuis septembre 2003. L’apnéiste ne pouvant présenter
de carte de compétence devrait se voir dirigé vers un
centre de formation reconnu.
Gérer
par l’interdiction : une approche risquée
La plongée en apnée sportive est une activité en
plein essor à l’échelle mondiale et qui fait chaque
année plus d’adeptes au Québec. Ce dernier fait
d’ailleurs figure de parent pauvre au Canada, notamment si on
le compare avec la Colombie-Britannique qui sera l’hôte
cet été du 4e championnat du monde de l’AIDA (Vancouver,
4-12 août 2004), ou même avec l’Ontario, alors que
se tenait à Ottawa, en juin dernier, le championnat régional
canadien de l’Est. Le CASM fait ainsi figure de pionnier en organisant
la première compétition québécoise d’apnée
le 11 septembre 2004!
Face à cet état de fait, l’approche prohibitionniste
adoptée par la direction des Sports de la Ville de Montréal
me paraît inadéquate. Outre les raisons que j’ai
déjà évoquées, j’ajouterai les suivantes.
Interdire une pratique dans certains lieux provoque généralement
un déplacement géographique du problème et ne le
résout pas. Par ailleurs, l’apnée sportive nous
semble avoir acquis, en tant qu’activité sportive, une
certaine maturité et donc mériter droit de cité.
Priver les apnéistes de lieux de pratique et d’apprentissage
sécuritaires au Québec nous semble aberrant au moment
même où la promotion de l’activité physique
sous toutes ses formes devient une priorité de santé publique.
Et n’est-il pas injuste de pénaliser tout le monde sans
discernement, y compris les gens formés et responsables ? Enfin,
bannir une activité des infrastructures publiques, n’est-ce
pas la réserver à une poignée de privilégiés
? Et comment, dans ce cas, hausser le niveau de formation des adeptes
de l’apnée, seule véritable clé d’une
meilleure sécurité pour tous ?
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